Côte Basque Madame N°38

© Sébastien Minvielle

EN IMMERSION

Une journée au cœur du Malandain Ballet

Par Christine Vignau Balency

À défaut de petit rat à l’Opéra, on s’est faufilé telle une souris à la Gare du Midi pour rencontrer le Malandain Ballet. Rendez-vous était pris à 12 h 30 avec la troupe qui joue Noé, ce soir, au théâtre Victoria-Eugenia de Saint-Sébastien. Vous montez dans le bus avec nous ?

13 h : En tête à tête avec Claire

Il règne une sorte d’intimité dans ce bus silencieux. Certains lisent, écoutent de la musique ou regardent à l’extérieur. Des jambes s’étirent. On profite du trajet pour discuter, à voix basse, avec Claire Lonchampt, l’une des danseuses emblématiques de la compagnie. Son corps mince, tonique et élastique trahit l’exigence de son métier. La fatigue de la fin de saison aussi. « J’ai été formée à l’Opéra national de Paris puis au CNSMD*. 

Ensuite, j’ai auditionné dans tous les pays d’Europe. La compétition est forte, les critères parfois opaques et les déceptions fréquentes. J’ai finalement commencé ma carrière à Zurich, Helsinki et Amsterdam, dans trois grosses compagnies de ballet classique, très formatrices. Mais mon cœur m’a toujours amenée vers des pièces plus contemporaines. J’ai auditionné à trois reprises chez Thierry Malandain

En 2011, les planètes se sont alignées. » Depuis, elle ne s’est pas arrêtée. Rendez-vous bien compte : la compagnie propose près de cent spectacles par an et ils ne sont que vingt-deux danseurs ; il n’y a aucun remplaçant ! « Chaque rôle est interchangeable. Ce qui nécessite beaucoup de répétitions et de concentration. C’est une intense gymnastique du corps et de l’esprit, sourit Claire, mais être sur scène si souvent, en jonglant avec une dizaine de pièces, plusieurs rôles, dans des villes et des pays différents est une chance inouïe. Impossible de s’en lasser. »

13 h 30 : Une carrière vouée à Thierry Malandain

Le Malandain Ballet est extraordinaire à bien des égards. « La fidélité des danseurs à Thierry est vraiment exceptionnelle. On est tellement admiratifs de sa créativité, de son talent, de sa façon de se renouveler sans cesse. On a tous à cœur de le servir aussi longtemps que possible », avoue Claire, louant un homme accessible, plaisant, humble, profondément gentil et humain. « Chose rarissime, il n’y a pas de jalousie entre nous. On est durs envers nous-mêmes, pas envers les autres. C’est en partie dû au fait qu’il n’y a pas de hiérarchie ici et que toutes les décisions concernant les rôles sont justifiées et respectées. »

13 h 45 : Arrivée dans la « deuxième maison »

Chaque danseur semble avoir ses habitudes au Malandain Ballet. Allegra fait du Pilates. Marta mange un sandwich. Hugo termine son échauffement très ritualisé. À coups de yoga, relaxation, Pilates, étirements et renforcement, chacun prépare son corps pour la journée. Ils semblent tous conscients de chaque millimètre de leur peau et de leurs muscles, c’est assez fascinant. On profite de ce temps pour échanger avec Arnaud Mahouy, artiste chorégraphique chargé du développement artistique de la compagnie. 

Depuis 2007, le Malandain Ballet Biarritz et le théâtre Victoria-Eugenia sont unis par le « Ballet T ». T comme « transfrontalier ». « On danse autant à Biarritz qu’à Saint-Sébastien, explique Arnaud. Nous sommes LA compagnie du Pays basque, nord et sud. L’enjeu est de faire circuler les publics sur un large territoire, promouvoir les artistes basques aussi. »

 

14 h 30 : L’heure de la classe

Les danseurs, de six nationalités différentes, ont classe tous les jours. Pendant 1h30, en musique, les combinaisons de pas s’enchaînent, les jambes se déploient, les pieds se cabrent, les bras s’ouvrent, les hanches tournent, la colonne s’allonge. Une rigueur nécessaire pour sculpter le corps et le protéger aussi.

16 h : Les corrections, ces détails qui mènent à la perfection

Même si Noé a été joué 134 fois, il y a toujours des petits réglages à faire, des subtilités à rappeler. C’est le rôle de Frederik Deberdt, danseur au Malandain Ballet pendant vingt ans devenu maître de ballet en 2022. « Je suis en lien avec les danseurs mais aussi l’administration, la communication, la technique. C’est très intéressant, parfois intimidant aussi », confie-t-il. Thierry Malandain prend le relais des corrections. Il n’a pas de micro, parle d’une voix fluette et bienveillante. Son autorité naturelle est remarquable.

18 h : H-1 h 30, dans les loges

On retrouve Claire, Laurine et Patti, qui se coiffent, se maquillent et s’habillent tranquillement, les pieds au chaud dans de gros chaussons doublés de polaire. Ce soir, chacune se fera un chignon bas et un maquillage neutre. Et enfilera son costume, créé à partir de fripes. À côté, on rencontre Irma, native de Saint-Sébastien : « Le Pays basque a tellement de chance d’avoir cette compagnie. Que l’on joue ici ou à l’étranger, on est comme des ambassadeurs de la culture basque. »

19 h 10 : Juste avant le lever du rideau

Les bruissements du public parviennent jusqu’aux danseurs, ultraconcentrés sur le plateau. C’est l’occasion de réaliser à quel point leurs corps ne sont pas uniformes. Raphaël est grand, fort et puissant. Patti la Mexicaine est petite, tellement solide et précise à la fois. Irma a une danse très ancrée, une présence forte. Claire a ce corps fluide, si gracieux. « Ils sont tous singuliers et pourtant si homogènes quand ils dansent ensemble », souligne Arnaud. Il est temps de regagner nos places.

19 h 30 : Noé, pour quelques dates encore

Les danseurs du Malandain Ballet livrent une interprétation de la vie de Noé qui donne la chair de poule. Le dépouillement du décor, la présence permanente de tous les artistes sur scène, les mouvements si précis, les pulsations parfois tribales, la gestuelle symbolique… Tout le monde est conquis. Standing ovation. « Les applaudissements sont un bonheur immense, un accomplissement physique et une bouffée d’adrénaline », décrira Claire.

21 h : Les rituels d’après spectacle

Le ballet continue… mais en coulisses. Jesuah ajoute des glaçons dans les deux grandes poubelles qu’il avait au préalable remplies d’eau. À tour de rôle, chacun s’y plongera deux minutes. De la cryothérapie maison ! Les techniciens roulent des tapis, poussent des flight cases. Entre deux portes, les danseurs, épuisés mais souriants, passent sous l’objectif de Raphaël Gianelli-Meriano. Depuis deux ans, le photographe capture leur quotidien. L’exposition Corps de Ballet était visible gratuitement jusqu’au 17 septembre au casino de Biarritz dans le cadre du festival Le Temps d’Aimer la Danse.

21 h 30 : Dernières confidences

Un regard bienveillant, un éclat de rire, un silence complice… La montée dans le bus, moment pourtant anodin, laisse éclater l’esprit de famille qui unit chaque membre de la troupe. Peut-être est-ce dû à la satisfaction du travail bien fait. Ou au bonheur d’être ensemble tout simplement. 

Lors du trajet retour, Claire partage ses anecdotes de tournée, de Paris à Venise, de Chine en Colombie. Sa manie d’écouter les infos à la radio pour « se reconnecter au monde ». Sa reconversion future dans la communication car « à 35 ans, les années pèsent sur le physique même si la passion est intacte ». Arnaud, lui, évoque la prochaine création Les Saisons, dont la première est programmée à Cannes, en novembre. Une échéance stressante, même si aujourd’hui, et à juste titre, le seul nom de « Malandain » suffit à rassurer et enthousiasmer les directeurs de théâtre du monde entier.

* Conservatoire national supérieur de musique et de danse

© Sébastien Minvielle

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